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Grand Manan

UNE HISTOIRE D’EMMA HACHÉ

Grand Manan a inspiré Emma Haché, une auteure talentueuse de Sainte-Marie-Saint-Raphaël, au Nouveau-Brunswick. Le parcours littéraire et théâtral d’Emma Haché est jalonné de nombreuses collaborations avec plusieurs théâtres à travers le Canada francophone. Sa pièce de théâtre Trafiquée était finaliste aux Prix littéraires du gouverneur général du Canada 2010 et a remporté le Prix littéraire Antonine-Maillet-Acadie-Vie 2011.

Darby appela son frère sans se donner la peine de sortir de chez lui:
« Lucy! Lucy! On a des visiteurs. »

Lucy? Drôle de nom pour un homme. Leurs maisons étaient si près l’une de l’autre. Ça avait quelque chose de réconfortant, j’imagine, surtout en plein hiver. Darby appela encore:
« Lucy! Emporte le cahier, aussi. »

Darby nous avait offert un verre de whisky, même à Lucas, qui n’avait que 12 ans. Ma mère guettait un moment d’inattention de la part de son hôte pour verser son verre dans celui de papa. La route avait été longue pour se rendre jusqu’à eux. Je ne compte plus les fois où ma mère et Lucas ont échangé un regard qui semblait vouloir dire : « On va se rendre, tu crois? On est sur la bonne route? » Mais les gens rencontrés en chemin continuaient à nous indiquer le chemin d’un air amusé.

Les frères ermites étaient célèbres. Pourquoi exactement? La chose était floue. Le chemin de cette renommée m’apparaissait, à lui seul, bien mystérieux.

Pour l’instant, l’humidité de la forêt avait réveillé les moustiques. Je ne connais rien de tel pour se ragaillardir le pas. Nos corps, tourmentés par les morsures, appelaient le vent au secours. Assailli par les moustiques voraces, l’humour de papa faisait bien piètre figure. Soudain, le brouillard se retourna sur lui-même, soulevant sa robe, nous montrant l’étendue de ses bras et, avant de reprendre sa valse, le soleil nous fit un clin d’œil.

Je n’avais jamais vu quelque chose comme ça.

À moi, qui venais de la ville, la nature m’apparaissait en paysage. Même quand j’y marchais réellement, il y avait ce décalage, savoir que quelque chose est là, mais ne pouvant pas m’y insérer vraiment.

Grand Manan, c’était différent.

Je l’avais senti à l’instant où mes pieds se sont posés sur le bateau qui nous mènerait jusqu’à l’île. J’ai senti très clairement que j’allais à sa rencontre. Plus encore, qu’elle m’attendait.

J’observais les autres, ressentaient-ils ces choses comme moi? Bientôt, enfin, on vit les deux petites maisons au bout du sentier.

« Lucy? »
Darby s’était levé. Il se rassit aussitôt, car Lucy sortait enfin de chez lui, se servant de son dos pour ouvrir la porte. Il avait les bras chargés d’une boîte, des bouts de bois empilés par-dessus, et tenait un cahier entre les dents. Après avoir déposé sa caisse et ses autres choses au milieu de la pièce, il vint s’asseoir près de nous avec nonchalance.

Bien que les cheveux longs n’étaient pas à la mode pour les hommes, Lucy dégagea son front d’un geste qui n’était pas dénué d’élégance. C’est ça, l’élégance. Ces deux hommes étaient étonnants.
Chaussés de bottes crottées, vêtus de chemises trouées aux coudes, de pantalons tachés, une barbe de trois jours, oui, ces hommes étaient distingués. Et ils n’avaient encore rien dit! Leur sollicitude était sincère. Leurs gestes, pleins. Leurs regards, francs. Ils se déplaçaient d’un lieu à l’autre comme des hommes qui auraient fait la paix avec le temps.

Quand ils perdent un pêcheur, tous les habitants des îles portent le deuil. Ils font une parade avec leurs bateaux, laissant dans leur sillage fleurs, chandelles, prières. Simple. Digne. Il y a plusieurs églises sur l’île. Toutes pleines le dimanche. On dirait qu’ils se préparent, collectivement, à en perdre d’autres. Porter le poids de ceux qu’on aime est une grâce.

Tandis que papa et maman questionnaient Darby à propos de la dulse qu’ils récoltaient, une espèce d’algue comestible, paraît-il, je regardais Lucy. Je regardais ses mains caresser les objets. Je le regardais bouger. Je regardais son regard se poser sur les choses, avec une vivacité et une patience amoureuse mélangées. Ils nous entraînèrent dehors pour nous montrer les alentours. Venant du large, le brouillard roulait vers nous dans une course lente.

La moiteur était telle que les cris des oiseaux nous semblaient tout à coup plus proches. L’eau, ni tout à fait neige ni tout à fait pluie, se dépose sur nos visages. Comme une bénédiction. Lucy la cueille sur ma joue, il dit : « Embrassée par le brouillard, embrassée par Dieu. »

C’était la chose la plus divinement sensuelle qui soit. Comprenez-moi bien, la jeune femme de 17 ans que j’étais alors savait pertinemment que Lucy, du haut de ses 50 ans, n’était pas en train d’essayer de me séduire. Et je n’ai pas entretenu de désir envers lui. Ce n’était pas ça. Il était simplement de la race des hommes libres. Et il venait de me traiter en égale.

On les appelait : les ermites de Dark Habour. Mais ils n’avaient d’ermites que le nom. Je pense que le phénomène qu’ils avaient créé malgré eux les amusait beaucoup. Ils avaient même conservé un cahier avec les signatures des gens qui s’invitaient chez eux. J’ai moi-même signé le registre en les quittant ce jour-là.

Ça nous fait bien rire maintenant que je vis ici.

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Considérée comme la plus grande île de la Baie de Fundy au Nouveau-Brunswick, l’île Grand Manan compte une population majoritairement anglophone de 2377 habitants. Les baleines, gloutonnes de la mer, se donnent rendez-vous au large de l’île Grand Manan pour faire le plein de plancton.